J’ai failli appeler cette chronique « Retrouver l’enfant », mais j’avais peur d’effrayer certains tueurs en série, et dans un même temps exciter des prêtres et des oncles pernicieux. Finalement, j’ai ajouté “que nous étions” pour éviter tout malentendu… et surtout toute enquête. Ce n’est pas une chronique criminelle, mais une tentative de résurrection symbolique : celle du gosse qu’on a étouffé à coups de responsabilités, de réunions et de crédit à la consommation.
Le problème, c’est qu’on l’a planqué si profondément sous des couches de sérieux, de factures et de culpabilité qu’on aurait besoin d’un détective privé pour le localiser. Hashtag Petit Grégory. Cet enfant, on l’a ligoté avec des “sois raisonnable”, des “ça ne se fait pas” et des “tu verras quand tu seras grand”. Et à force d’obéir, on a fini par le bâillonner.
L’autre jour, j’observais des enfants jouer aux pirates dans un parc, où leur imagination et deux morceaux de bois formaient un grand bateau. Ce fut pour moi une véritable madeleine de proue. C’était formidable cette époque où on laissait voguer notre imaginaire. Il n’y avait alors aucune limite ! On pouvait faire ce qu’on voulait et être la personne que l’on souhaitait. Alors pourquoi aujourd’hui nous fixons-nous des barrières imaginaires ?
Après avoir hésité à enflammer les deux bûches des gamins pour tenter un remake de Jeanne d’Arc, je me suis remémoré une épreuve que j’avais traversé. Lorsque j’ai commencé les cours de théâtre, j’ai été bloqué par une improvisation. Je n’arrivais pas à sortir quoi que ce soit à l’énoncé d’une phrase, qui devait être le point de départ de ma prestation. Je me suis créé un blocage tout seul. Je cherchais une idée qui ferait mouche auprès du public. Je voulais susciter une émotion. C’est un effort louable, me direz-vous, surtout quand on s’essaie au théâtre. En plus d’être un très bon livre d’Alain Knapp, je me répétais intérieurement que « l’improvisation ne s’improvise pas » pendant que la prof du jour, elle, m’invitait à commencer sans plus attendre.
Plutôt que de partir dans un lâché de salope, je me suis plutôt dit qu’il n’y avait pas de mauvaises improvisations. Qu’il fallait seulement laisser s’exprimer l’enfant fou qui était en nous. Qu’il suffisait de lâcher l’enfant fou qui nous habite. Si le public embarquait dans ce délire, c’était déjà gagné. L’orphelin aurait alors trouvé une famille.
À ses débuts, Jim Carrey s’est produit au Canada dans un petit comedy club de Toronto où il espérait se faire remarquer. Ce soir-là, il a complètement raté son numéro : les blagues ne faisaient rire personne, le public restait froid, et plus la gêne montait, plus il s’enfonçait. Pris de panique ou d’auto-dérision, selon les versions qu’il a racontées ensuite, il a fini par se cacher littéralement rampé derrière le piano présent sur scène, comme pour disparaître de honte. Cet échec est souvent cité par lui-même comme une de ses premières grosses humiliations sur scène, mais aussi comme un moment formateur : il a dit plus tard qu’il avait compris ce soir-là que « le rejet peut être un moteur » et qu’il fallait « oser être ridicule pour trouver sa vraie voix comique ».
Ce soir-là, Jim Carrey a sans doute fait ce que beaucoup d’adultes n’osent plus faire : échouer avec panache. En se cachant dans ce piano, il ne fuyait pas seulement la honte, il retournait à un geste d’enfant. Celui qui, après une bêtise, se cache les yeux en croyant disparaître. Et c’est précisément là que réside la clé : retrouver la capacité de tomber, de se tromper, de jouer, sans craindre le regard des autres.
On entend souvent, par-ci par-là, que nous sommes les seuls responsables de notre bonheur. Par conséquent, il faut également dire que nous sommes, à juste titre, les seuls responsables de notre malheur. Une phrase pleine de sens et encore méconnue des t-shirts à citation à la con et des formations « positive mindset ».
En grandissant, nous apprenons à nous censurer, à chercher la bonne réponse, la phrase juste, la posture attendue. Mais à force de vouloir bien faire, on oublie de faire tout court. À force de lisser ses propos, on finit par ne plus en avoir du tout. L’enfant, lui, ne se demande pas si son bateau est crédible ; il y croit, et c’est tout ce qui compte.
Alors oui, il faudrait parfois remonter sur scène sans plan, sans masque et sans peur. Laisser surgir ce rire absurde, cette idée saugrenue, cette émotion brute. Car l’enfant que nous étions n’a jamais disparu : il attend simplement qu’on lui rende la parole.
Et si l’on parvenait à écouter cet enfant-là, peut-être qu’on retrouverait la part la plus vivante de nous-mêmes : celle qui crée, qui ose, qui rit sans raison.
Jonathan Beck









