À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite de plus en plus dans les industries culturelles, une affaire de clonage vocal vient rappeler que la technologie ne peut se développer au détriment des droits des artistes. En France, plusieurs grandes voix du doublage ont contraint une plateforme d’IA à retirer des imitations utilisées sans consentement. Un bras de fer inédit, à la croisée du droit, de l’éthique et de la création.
La nouvelle a fait peu de bruit hors des cercles culturels, et pourtant elle marque un tournant. Une plateforme américaine d’intelligence artificielle spécialisée dans le clonage vocal a retiré plusieurs voix de son catalogue après des mises en demeure envoyées par des comédiens de doublage français. En quelques jours, l’illusion technologique s’est heurtée à une réalité juridique, artistique et éthique.
Derrière cette affaire, il y a des voix que tout le monde connaît sans forcément pouvoir leur mettre un visage. Celles qui ont donné une âme française à Harrison Ford, Angelina Jolie, Buzz l’Éclair ou Cartman. Des voix devenues patrimoine culturel autant que signature artistique.
La voix comme matière première… sans consentement
La plateforme VoiceDub, accusée d’avoir cloné sans autorisation les voix de plusieurs comédiens français, a fini par retirer les contenus litigieux après intervention de leur avocat Jonathan Elkaim. Parmi les artistes concernés figurent notamment Richard Darbois, Françoise Cadol et Christophe Lemoine.
Le principe de ces plateformes est simple : l’utilisateur paie, choisit une voix dans un catalogue, et fait lire n’importe quel texte par une imitation quasi parfaite. Problème : la voix n’est pas un simple timbre sonore. C’est un outil de travail, une interprétation, une identité artistique construite au fil des années.
Une victoire partielle, mais symbolique
Si VoiceDub a retiré certains contenus, d’autres plateformes comme Fish Audio continuent de proposer ces clonages. La bataille est donc loin d’être terminée. Mais le signal est fort : l’argument du « tout ce qui est techniquement possible est acceptable » ne tient plus.
Les comédiens réclament non seulement des dommages financiers, mais surtout un changement de paradigme : que les plateformes jouent un rôle de filtre, refusent l’hébergement de voix clonées sans accord clair, et reconnaissent la valeur économique et artistique du doublage.
La VF, un art menacé
En France, le doublage n’est pas une simple adaptation technique. C’est un art à part entière, porté par des générations de comédiens et de directeurs artistiques. Le collectif Touche pas à ma VF l’a rappelé récemment dans la rue : ils défendent un « doublage créé par des humains pour des humains ».
Cette affaire révèle une inquiétude plus large qui traverse aujourd’hui tout le secteur culturel. Après les images, les textes, les musiques, la voix devient à son tour une ressource exploitable, décontextualisée, détachée de celles et ceux qui lui donnent sens.
L’illusion du progrès
Le discours dominant autour de l’IA promet gain de temps, baisse des coûts et démocratisation des outils. Mais à quel prix ? Quand une voix peut être copiée, reproduite, utilisée à l’infini sans l’artiste qui l’a façonnée, c’est toute la notion d’auteur, d’interprète et de droit moral qui vacille. Le retrait des voix par VoiceDub ne signe pas la fin du clonage vocal. Il rappelle simplement une chose essentielle : la technologie n’exonère pas de l’éthique. Et dans le cinéma comme ailleurs, le progrès n’a de sens que s’il respecte celles et ceux qui créent.








