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Thélyson Orélien accusé d’avoir écrit son roman avec l’IA : peut-on vraiment faire confiance aux détecteurs ?

Écrit par
La rédaction
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Joel Saget / Grasset
Lieu
Genève

Révélation de la rentrée littéraire avec C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien se retrouve au coeur d’une polémique après qu’un compte anonyme a affirmé que son roman aurait été presque entièrement écrit par intelligence artificielle. À l’origine de l’accusation : les résultats du détecteur Pangram. Mais tandis que des auteurs soumettent à leur tour d’anciens textes à l’outil et obtiennent parfois des résultats surprenants, une question devient centrale : que peut réellement prouver un détecteur d’IA ?

Le timing aurait difficilement pu être plus spectaculaire. Lundi 21 septembre, alors que Thélyson Orélien recevait le prix du Roman Fnac pour C’était ça ou mourir, un compte anonyme baptisé « Balance ton Claude » publiait sur X plusieurs analyses de passages de son roman réalisées avec Pangram.

Selon le compte, l’ouvrage aurait été « presque intégralement » écrit par une intelligence artificielle. Certaines analyses afficheraient même une détection atteignant 100 %.

Jusqu’alors suivi par seulement 92 personnes, le compte a vu son accusation devenir virale. Le roman, déjà vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires et présent dans les sélections de plusieurs grands prix littéraires français, dont le Goncourt, le Médicis et le Femina, s’est soudain retrouvé au centre d’une affaire dépassant largement le milieu littéraire.

Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine.

Thélyson Orélien nie catégoriquement.

Interrogé par Libération, l’écrivain canado-haïtien de 38 ans affirme avoir toujours aimé « la création et l’écriture » et ne pas voir pourquoi il aurait recours à une machine. Il indique également préparer, avec ses éditeurs, un dossier destiné à démontrer le processus d’écriture de son roman.

L’auteur défend également les particularités stylistiques de son texte. Les répétitions, les images et les rythmes relevés par certains lecteurs relèveraient selon lui de ses traditions haïtiennes et caribéennes.

Ses éditeurs lui ont apporté leur soutien. Grasset a dénoncé les affirmations présentant comme acquise l’utilisation d’une intelligence artificielle, tandis que les Éditions du Boréal, qui avaient publié le roman au Canada avant son arrivée en France, ont déclaré prendre les accusations au sérieux tout en maintenant leur confiance envers l’écrivain. Reste l’élément au cœur de toute l’affaire : Pangram.

Quand une machine doit déterminer si une autre machine a écrit un livre

Pangram appartient à une nouvelle génération de logiciels cherchant à déterminer si un texte a été produit ou modifié par une intelligence artificielle.

Son fonctionnement repose lui-même sur un modèle d’intelligence artificielle entraîné à reconnaître des caractéristiques statistiques associées aux textes humains et à ceux générés par des modèles comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Pangram revendique des performances très élevées sur ses propres tests.

Et l’outil ne peut pas être écarté d’un revers de main… Le Monde a ainsi soumis plus de la moitié de C’était ça ou mourir à Pangram. Le résultat est particulièrement troublant : le logiciel estime que plus de 95 % des passages analysés auraient été générés par une IA, avec un niveau de confiance élevé. Le quotidien a également testé les premières pages d’une quinzaine d’autres romans, dont plusieurs publiés lors de cette rentrée littéraire : Pangram les a considérées comme « 100% humaines ».

Mais d’autres expériences aboutissent à des résultats beaucoup moins catégoriques. L’AFP a soumis certains des passages incriminés à plusieurs détecteurs. Les conclusions obtenues divergent selon les outils. Avec InVID-WeVerify, les mêmes textes ont notamment été considérés comme « très probablement écrits par un humain ». Autrement dit, plusieurs machines peuvent examiner le même texte et ne pas raconter la même histoire.

Quand des livres écrits avant ChatGPT deviennent eux aussi suspects

Depuis le début de la polémique, des écrivains ont commencé à faire une expérience particulièrement simple : soumettre à Pangram leurs propres textes écrits plusieurs années avant l’apparition de ChatGPT.

L’autrice française Sophie Jomain a notamment partagé sur Instagram le résultat obtenu avec un passage de Les étoiles de Noss Head, publié en 2010. D’après la capture qu’elle présente, Pangram estime le passage analysé à 94% généré par une intelligence artificielle.

Un résultat évidemment impossible à interpréter littéralement comme une preuve d’utilisation des IA génératives actuelles puisque le roman a été publié plus d’une décennie avant leur apparition auprès du grand public.

L’expérience de Sophie Jomain, prise isolément, ne permet toutefois pas davantage de conclure que Pangram se trompe systématiquement. Elle montre en revanche quelque chose d’essentiel : un pourcentage affiché par un détecteur ne constitue pas une preuve historique de la manière dont un texte a été écrit.

Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement des romans récents. Une expérience publiée début septembre a soumis Moby-Dick, paru en 1851, à Pangram par blocs successifs. En cumulant les résultats, son auteur a obtenu environ 44% de passages classés du côté de l’IA. La méthodologie employée impose néanmoins de considérer ce chiffre avec prudence, puisque l’ouvrage a été découpé et les résultats agrégés.

D’autres travaux scientifiques soulignent plus largement les limites de ces systèmes. Une étude récente portant sur 13 détecteurs a montré que leurs faux positifs variaient considérablement et que le style d’écriture pouvait modifier leurs résultats. Une autre conclut que les scores des détecteurs ne devraient pas constituer, seuls, une preuve de fraude.

Même Max Spero, cofondateur de Pangram, a défendu l’idée que ce type d’outil devait servir de point de départ à une investigation plutôt que d’arbitre définitif.


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Alors, qui croire ?

C’est précisément là que l’affaire Thélyson Orélien devient plus intéressante que le simple résultat affiché par un logiciel. À ce stade, deux réalités radicalement différentes restent possibles.

Si l’écrivain a effectivement produit tout ou partie substantielle de son roman avec une intelligence artificielle tout en le présentant comme son oeuvre, la polémique poserait une question majeure à l’ensemble du monde littéraire : celle de la définition même de l’auteur à l’heure des IA génératives. Jusqu’où un écrivain peut-il utiliser une machine ? À partir de quel degré d’intervention doit-il le signaler ? Et comment les éditeurs et les prix littéraires doivent-ils traiter ces nouveaux outils ?

La question n’est d’ailleurs plus théorique. En 2024, la romancière japonaise Rie Kudan, lauréate du prestigieux prix Akutagawa, reconnaissait qu’environ 5% de son roman La Tour de la compassion de Tokyo était constitué de phrases générées par ChatGPT. Une utilisation assumée qui n’avait pas empêché le jury de récompenser l’ouvrage.

Mais si Thélyson Orélien a bien écrit son roman sans IA comme il l’affirme, l’autre scénario est tout aussi vertigineux. Un écrivain pourrait voir son travail et sa réputation remis en cause publiquement par un compte anonyme sur la base du verdict probabiliste d’un logiciel.

Dans ce cas, le problème ne serait plus l’intelligence artificielle qui écrit à la place des humains, mais l’intelligence artificielle utilisée pour décider qui est encore humainement capable d’écrire.

De Romain Gary à l’intelligence artificielle

L’histoire littéraire française a déjà connu des affaires où la véritable identité d’un auteur bouleversait la perception d’une oeuvre. Le cas le plus célèbre reste celui de Romain Gary. L’écrivain avait obtenu le prix Goncourt en 1956 avec Les Racines du ciel. Près de vingt ans plus tard, La Vie devant soi recevait à son tour le Goncourt 1975 sous le nom d’un mystérieux écrivain : Émile Ajar. Émile Ajar était en réalité Romain Gary.

La supercherie lui permit ainsi de devenir, sous deux identités différentes, le seul écrivain à avoir obtenu deux fois le prix Goncourt. L’Académie Goncourt mentionne aujourd’hui elle-même dans son palmarès : « Émile Ajar (Romain Gary) » pour l’année 1975.

La comparaison s’arrête évidemment là : Gary avait volontairement construit une mystification littéraire, tandis que Thélyson Orélien nie précisément toute dissimulation. Mais l’épisode rappelle une chose : la question de savoir qui écrit réellement un livre n’est pas née avec ChatGPT.

Ce qui change aujourd’hui, c’est l’outil utilisé pour tenter d’y répondre. En 1975, il fallait construire une identité fictive, convaincre son entourage et maintenir pendant des années le secret d’Émile Ajar. En 2026, quelques extraits copiés dans un détecteur suffisent pour déclencher, en quelques heures, un procès public en authenticité. Et pour l’instant, ni Pangram ni ses concurrents ne peuvent prononcer seuls le verdict.

Dans l’affaire Thélyson Orélien, la seule conclusion raisonnable reste donc la plus inconfortable : nous ne savons pas encore. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la littérature vient d’entrer dans une époque où il ne suffira peut-être plus aux écrivains d’écrire. Il leur faudra parfois être capables de le prouver.

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