MCBA Lausanne Exposition Otobong Nkanga Slash Culture

Otobong Nkanga au MCBA : une traversée des matières et des mémoires

Écrit par
La rédaction
Photos
MCBA / Etienne Malapert
Lieu
Lausanne

À Lausanne, le Musée cantonal des Beaux-Arts consacre une vaste exposition à l’artiste nigériane Otobong Nkanga. Entre paysages meurtris, corps en tension et tentatives de réparation, “I dreamt of you in colours” déploie une œuvre puissante, à la fois politique et sensible, qui interroge notre rapport à la terre et à ses ressources.

Une artiste au cœur des enjeux contemporains

Figure majeure de la scène artistique internationale, Otobong Nkanga n’en est pas à son coup d’essai. Née en 1974 à Kano, au Nigeria, aujourd’hui installée entre Anvers et Uyo, elle développe depuis plus de trente ans une œuvre profondément ancrée dans les questions d’écologie, de mémoire et de circulation des ressources.

Avec cette exposition présentée au MCBA de Lausanne jusqu’au 23 août 2026, l’artiste signe sa première grande monographie en Suisse. Une étape importante qui permet de saisir l’ampleur et la cohérence d’un travail protéiforme, mêlant dessin, tapisserie, sculpture, vidéo, performance ou encore poésie.

Dès les premières salles, le ton est donné. Nkanga ne raconte pas seulement des histoires. Elle construit des systèmes. Des réseaux où s’entrelacent corps humains, matières minérales, paysages et héritages historiques.

Le corps et la terre, une relation intime et politique

Au fil du parcours, une idée s’impose: le corps et la terre ne sont jamais dissociés. Ils se répondent, s’altèrent, se transforment.

Les premières œuvres, réalisées au Nigeria puis à Paris à la fin des années 1990, montrent déjà cette tension. Le dessin y occupe une place centrale, comme un espace de projection et de libération. Les souvenirs d’enfance, les architectures, les gestes du quotidien deviennent des motifs récurrents.

Dans certaines séries, l’artiste se met elle-même en scène, fusionnant littéralement avec des paysages miniatures. Une manière de rappeler que l’humain n’est jamais extérieur à son environnement.

Mais cette relation n’est pas idyllique. Elle est traversée par des rapports de domination. Extraction, exploitation, transformation des ressources. Nkanga s’intéresse particulièrement à l’histoire minière et aux circuits économiques qui relient différents territoires à l’échelle globale.

L’extractivisme comme fil rouge

L’un des moments forts de l’exposition repose sur ses recherches autour de la ville de Tsumeb, en Namibie, ancienne région minière exploitée pendant plus d’un siècle.

Avec l’installation In Pursuit of Bling, l’artiste cartographie les flux de matières premières et leur transformation en objets de valeur. Minéraux, images, vidéos et matériaux cosmétiques se mêlent pour raconter une histoire complexe, celle d’un système extractiviste mondialisé.

Ce qui frappe ici, c’est la manière dont Nkanga donne à voir les conséquences de ces exploitations. Les paysages ne sont plus seulement des décors. Ils deviennent des corps blessés.

Dans la vidéo Remains of the Green Hill, elle chante face à une terre ravagée. Un geste à la fois simple et profondément symbolique. Comme une tentative d’apaisement, voire de réparation.

La tapisserie The Weight of Scars prolonge cette réflexion. Les cicatrices du sol y deviennent visibles, presque palpables. On y lit les traces d’une histoire violente, marquée par le colonialisme et l’exploitation des ressources.


Partenaire

Des paysages fragmentés, des histoires entremêlées

À travers ses œuvres, Nkanga construit une véritable cartographie du monde contemporain. Une cartographie fragmentée, faite de strates, de circulations et de ruptures.

Les dessins réalisés à Pointe-Noire, au Congo, en témoignent. Paysages disloqués, membres fragmentés, éléments industriels. Tout semble éclaté, comme si le territoire lui-même avait été démonté.

Cette fragmentation n’est pas seulement visuelle. Elle est aussi historique et politique. Elle renvoie à des trajectoires multiples, à des histoires croisées, souvent invisibles.

Nkanga parle de “constellations”. Une manière de penser les relations entre les êtres, les lieux et les matières. Rien n’est isolé. Tout est connecté.

La puissance des tapisseries

Au deuxième étage, l’exposition change d’échelle. Les tapisseries monumentales occupent l’espace et captent immédiatement le regard.

Avec la série Unearthed, Nkanga propose une traversée des profondeurs marines jusqu’à la surface terrestre. Une progression visuelle et symbolique qui relie les fonds océaniques aux paysages visibles.

Les couleurs évoluent, les formes se transforment, les présences humaines apparaissent progressivement. On y retrouve des corps fragmentés, mêlés à des éléments minéraux.

Ces œuvres font également référence à l’histoire du commerce triangulaire et aux conséquences du changement climatique. Une manière de relier passé et présent, visible et invisible.

La tapisserie devient ici un médium narratif à part entière. Elle raconte des histoires complexes, tout en restant profondément sensorielle.

Vers des espaces de réparation

Malgré la dureté des sujets abordés, l’exposition ne se limite pas à un constat. Elle ouvre aussi des pistes. Au centre du plateau, des installations invitent à ralentir, à ressentir. Des tapis aux formes minérales, des éléments olfactifs, des sons diffusés dans l’espace. Nkanga parle “d’espaces de réparation”. Des lieux où l’on peut imaginer d’autres relations au monde. Moins extractives, plus attentives.

Cette dimension se retrouve également dans le projet Carved to Flow. Initié en 2017, il mêle art et économie sociale. À partir de la fabrication de savon, l’artiste développe des initiatives concrètes, entre Athènes et le Nigeria. L’objectif est clair. Proposer des modèles alternatifs, basés sur le soutien et la régénération plutôt que sur l’exploitation.

Une œuvre sensible et engagée

Ce qui fait la force du travail de Nkanga, c’est cette capacité à conjuguer réflexion politique et expérience sensible.

Ses œuvres ne donnent pas de réponses toutes faites. Elles posent des questions. Elles invitent à regarder autrement, à prendre conscience des liens qui nous unissent à notre environnement.

L’exposition du MCBA fonctionne comme une traversée. Il faut la voir comme une immersion dans un univers où les matières parlent, où les paysages portent la mémoire des gestes humains. Et surtout, une invitation à repenser notre place dans le monde.

Informations pratiques
Otobong Nkanga. I dreamt of you in colours
Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne
À voir jusqu’au 23 août 2026
www.mcba.ch

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