À Lausanne, le mudac consacre une grande exposition à Isao Takahata, figure majeure du cinéma d’animation japonais et cofondateur du Studio Ghibli. Intitulée Pionnier du dessin animé contemporain, de l’après-guerre au Studio Ghibli, elle retrace le parcours d’un cinéaste à part, dont l’œuvre a profondément transformé notre regard sur l’animation. Plus qu’un simple hommage, cette exposition propose une immersion dans un univers où le dessin animé devient un langage sensible, capable de capter le réel dans toute sa complexité.
Un cinéaste qui a redéfini l’animation
Isao Takahata n’a jamais considéré l’animation comme un simple divertissement. Dès ses débuts, il cherche à dépasser les codes du genre pour en faire un véritable outil d’expression artistique. Entré en 1959 chez Tôei Animation avec l’ambition de réaliser des films, il s’impose rapidement comme une figure singulière, attentive à la narration, au rythme et à la justesse des émotions.
Son premier long métrage, Horus, prince du Soleil en 1968, marque déjà une rupture. Le film introduit une approche plus collective de la production et pose les bases d’un récit complexe, loin des schémas simplistes souvent associés à l’animation de l’époque. Cette volonté d’exigence ne le quittera jamais.
L’exposition met en lumière cette évolution à travers une riche sélection de documents originaux. Storyboards, croquis, celluloïds et extraits de films permettent de comprendre comment Takahata construit ses œuvres, avec une précision presque documentaire.

Le quotidien comme matière narrative
Avec les séries télévisées des années 1970, Takahata explore un autre territoire. Heidi, Marco ou encore Anne… la maison aux pignons verts deviennent des références incontournables. Mais ce qui frappe, c’est la manière dont il transforme des récits simples en expériences profondément humaines.
Dans Heidi, par exemple, les paysages alpins ne sont pas de simples décors. Ils participent pleinement au récit, incarnant un rapport au monde fait de lenteur, de contemplation et de lien à la nature. L’exposition insiste sur ce travail minutieux, où chaque détail du quotidien est observé avec une précision presque ethnographique.
Malgré les contraintes de production, avec des épisodes à livrer chaque semaine, Takahata et ses équipes parviennent à créer des univers d’une grande cohérence. Les gestes, les objets, les relations entre les personnages tout contribue à une forme de réalisme rare dans l’animation.

Le regard sur le Japon et la mémoire
À partir des années 1980, Takahata se tourne davantage vers des récits ancrés dans la culture japonaise. Cette période, largement représentée dans l’exposition, donne naissance à certains de ses films les plus marquants.
Le Tombeau des lucioles en 1988 reste sans doute l’exemple le plus frappant. À travers l’histoire de deux enfants confrontés à la guerre, Takahata livre une œuvre d’une intensité rare, où l’animation devient un vecteur d’émotion brute. Le film s’inscrit dans une réflexion plus large sur la mémoire, la guerre et ses conséquences sur les individus.

Avec Souvenirs goutte à goutte ou Pompoko, il poursuit cette exploration du lien entre passé et présent, entre modernité et traditions. La notion de satoyama, ces zones intermédiaires entre nature et habitat humain, apparaît comme un motif central. Elle symbolise un équilibre fragile, menacé par les transformations du monde contemporain.
Une recherche formelle permanente
L’un des aspects les plus fascinants de l’œuvre de Takahata réside dans sa capacité à se réinventer constamment. Contrairement à d’autres réalisateurs, il ne s’enferme jamais dans un style unique.
Dans les années 1990 et 2000, il explore de nouvelles formes visuelles, inspirées notamment des rouleaux peints japonais. Cette recherche aboutit à des films comme Mes voisins les Yamada ou Le Conte de la princesse Kaguya, où le trait semble presque inachevé, proche de l’aquarelle.
Cette esthétique, loin d’être anecdotique, traduit une volonté de capturer le mouvement et l’émotion de manière plus libre. Les personnages et les décors se fondent dans un même geste, comme s’ils faisaient partie d’un flux continu. L’exposition permet de découvrir ce processus à travers des esquisses et des expérimentations visuelles rarement montrées.
Takahata et l’Occident, un dialogue constant
L’un des apports les plus intéressants de l’exposition réside dans son focus sur les liens entre Takahata et l’Occident. Ce dialogue, souvent méconnu, a pourtant joué un rôle déterminant dans son parcours.
Formé en littérature française, Takahata est profondément marqué par le réalisme poétique et par des œuvres comme La Bergère et le Ramoneur de Paul Grimault. Ces influences nourrissent son approche artistique, à la fois exigeante et accessible.
Son travail sur Heidi illustre parfaitement cette rencontre entre cultures. En adaptant un récit européen, il parvient à en restituer l’essence tout en y apportant une sensibilité japonaise. Cette capacité à créer des ponts entre les cultures fait de lui un véritable passeur, dont l’influence dépasse largement les frontières du Japon.

Une œuvre collective et un héritage majeur
Bien que souvent associé à Hayao Miyazaki, avec qui il fonde le Studio Ghibli en 1985, Takahata suit une trajectoire distincte. Là où Miyazaki privilégie le merveilleux et l’aventure, Takahata explore davantage le quotidien, les relations humaines et les réalités sociales.
Son travail repose également sur une dimension collective forte. L’exposition met en avant les collaborations avec des artistes et techniciens qui ont contribué à la richesse de ses films. Cette approche collaborative se retrouve dès ses débuts et constitue l’une des clés de son œuvre.
Aujourd’hui, son héritage est immense. Il a contribué à faire reconnaître l’animation comme un art à part entière, capable de traiter des sujets complexes et universels. Son influence se retrouve dans de nombreux films contemporains, au Japon comme ailleurs.
Une exposition à la hauteur de l’œuvre
Présentée au mudac du 24 avril au 27 septembre 2026, l’exposition s’inscrit dans une programmation plus large autour de Takahata, avec notamment des projections à la Cinémathèque suisse et plusieurs événements publics.
Le parcours, riche et accessible, permet aussi bien aux amateurs qu’aux connaisseurs de découvrir ou redécouvrir une œuvre majeure. En mettant en regard documents de travail, extraits de films et contextualisation historique, il offre une lecture complète du travail de Takahata.

Mais au-delà de l’aspect rétrospectif, l’exposition rappelle surtout une chose essentielle. L’animation, entre ses mains, devient un moyen de saisir le monde, d’en révéler la beauté comme les fractures. Une manière de raconter le réel, avec poésie et lucidité.
Et c’est sans doute là que réside toute la force d’Isao Takahata. Dans cette capacité rare à faire du dessin animé un art profondément humain.

Informations pratiques
Isao Takahata
MUDAC Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains, Lausanne
À voir jusqu’au 27 septembre 2026
www.mudac.ch








